Le photographique comme langue seconde

Angèle Verret

Capsule-conférence prononcée par Angèle Verret, le 13 septembre 2003 dans le cadre de l’exposition Co_ïncidence

Exposition Co_ïncidence

J’ai toujours cru qu’on ne pouvait pas expliquer la peinture, que la peinture porte en elle ses propres explications.

Le mieux qu’on puisse faire c’est de parler autour. On peut l’aborder d’un point de vue historique, philosophique, ou critique. J’ai choisi de vous parler à partir de l’expérience de la pratique, qui s’accorde davantage aux dimensions subjectives de cette expérience.

J’aborde le travail d’atelier en me déracinant.

Arriver à peindre comme si j’avais à utiliser une langue seconde ou étrangère. Cette langue seconde, c’est le photographique.

Je veux sentir, éprouver et voir la peinture comme si je n’avais jamais vu, entendu ou peint. Il est évident que l’aventure serait fort différente si je ne connaissais pas la peinture, mais il s’agit de revisiter le vocabulaire afin de me permettre une certaine latéralisation de l’attention, opérer un déplacement, dans le but de m’offrir la possibilité de vivre et de voir autrement.

Face à une langue étrangère, on risque d’éprouver à nouveau la fascination et le peu de contrôle auquel son écoute nous soumet, la désorientation, l’étonnement et le désir de rencontre, de correspondance et d’échange qu’elle suscite. S’approcher d’une nouvelle langue c’est un peu réapprendre à parler, c’est également se donner la chance de revisiter la sienne.

Parfois je pense à ce que chacun d’entre nous avons vécu, lorsque, attirés d’un profond désir, nous avons quitté la main qui nous confortait pour faire nos premiers pas. Je pense également à ce qu’il en serait si je pouvais être parmi ceux et celles qui on eu la chance de découvrir, à l’âge adulte, la photographie.

Tenir entre ses mains la première photographie ou même avant, lorsque le désir de pérennité préparait de l’outillage : la momification des corps, le dernier moulage d’une personne disparue, la dernière photographie, le cinéma, autant de technologies qui nous rappellent notre finitude et le désir sans cesse exprimé d’en finir avec cette fin assurée.

C’est Jean Beaudrillard qui écrit « Car l’illusion ne s’oppose pas à la réalité, elle en est une autre plus subtile, qui enveloppe la première du signe de sa disparition. » (Photographies. Car l’illusion ne s’oppose pas à la réalité…, éditions Descartes & Cie, 1998).

Réapprendre à parler, (à peindre) être avant le langage, ou encore comme lorsqu’on est en voyage, surpris d’y découvrir de nouvelles couleurs et surtout de s’y sentir vivre différemment, avec d’autres repères, une nouvelle curiosité, des intérêts insoupçonnés.

Voila, de manière utopique et sans naïveté, ce qui motive mon travail.

Faire de la peinture en la désirant autre et tenter de montrer un manque à voir.

La faire vivre autrement.

Arriver à voir ce qu’on ne voit pas, comme la poussière dans l’air que nous respirons, que seul un rayon de soleil, par inadvertance, livre à notre vue.

Retrouver la fascination, l’émerveillement, tout en acceptant les sentiments de désordre ou de perte qui s’en suivent.

Je tente de me situer avant la forme, avant le sens. J’essaie de retrouver le chant, la vibration des mots (couleurs, textures, lumière, matérialité), le rythme, la consonance, vouloir redécouvrir la sonorité des paroles (des surfaces), comme dans un poème, le souffle, la respiration, le ton et surtout la mémoire que cette musique (picturalité ) peut éveiller tout en étant hors sens.

C’est donc moins la signification qui retient mon attention que ce qui fonde le désir de sens.

C’est en m’intéressant au photographique, à sa façon de diviser le réel en fragments, à ses flous, ses bougés, à sa couleur toujours hypothétique, son rapport au temps et à la mémoire, ses supports, formats et finis et par-dessus tout à l’importance de la lumière, que j’ai découvert les promesses de la peinture.

Des promesses qui nous rappellent que ce que nous croyons tenir nous échappe, que ce qui finit recommence, que ce que nous vivons n’est que passage, que ce que nous croyons n’est qu’illusion et que ce qui semble clair n’est que l’autre côté du sombre.

La peinture comme

trajectoire du faire
ingéniosité du vide
marquage de temps

Angèle Verret
samedi 13 septembre 2003


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