Le projet thématique radical : vaguely

Manifeste

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Un manifeste rédigé par la commissaire Rossitza Daskalova pour l’événement radical : vaguely

Rossitza Daskalova

Historienne de l’art, Rossitza Daskalova est décédée le 11 janvier 2003. Nous sommes plusieurs à être profondément attristés par le vide que laisse Rossitza autant à Sofia, son lieu de naissance, qu’à Montréal, sa ville d’adoption à partir de 1990. Suite à son décès, nous, ses amis, pensions agir tel qu’elle l’aurait souhaité en poursuivant le projet radical : vaguely, et ce à condition de préserver l’esprit qu’elle lui avait insufflé au cours de l’année 2002. C’est pourquoi, aussi, nous avons pensé publier le texte unificateur du projet, un texte qui se lit comme un manifeste, un texte qui témoigne de sa quête d’absolu et de sa passion pour l’art, les artistes et le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

L’espace, hors de nous, gagne et traduit les choses :
Si tu veux réussir l’existence d’un arbre,
Investis-le d’espace interne, cet espace
Qui a son être en toi. Cerne-le de contraintes.
Il est sans borne, et ne devient vraiment un arbre
Que s’il s’ordonne au sein de ton renoncement.

R. M. Rilke [1]

Rossitza Daskalova

À la fois laboratoire et projet nomade, radical : vaguely réunit des artistes de deux parties du monde distantes l’une de l’autre, le Canada et la Bulgarie. Ces artistes appartiennent à une génération qui a grandi au cours de la guerre froide et vécu la véritable levée du rideau de fer, une génération couramment confrontée à l’essor fulgurant des nouvelles technologies et du processus de globalisation. radical : vaguely examine les vagues de changements fondamentaux dans nos environnements sociopolitique, économique, culturel et écologique. radical : vaguely est une recherche créative dans les profondeurs du ici et maintenant au moyen de la création artistique, un univers ayant en son centre le potentiel de mettre au jour des topologies et des temporalité [2] qui peuvent ouvrir de nouvelles perspectives et étendre nos perceptions de la réalité, et conséquemment permettre l’émergence, depuis l’intérieur, d’une transformation créative et d’une croissance constructive [i].

Le thème explore la quête individuelle d’authenticité dans le présent que mènent ces artistes par leur création. Le projet constitue un terrain commun pour des artistes qui, originaires de pays géographiquement éloignés, issus de cultures différentes, poursuivent une recherche personnelle sur la nature de l’authenticité aujourd’hui, qui en examinent les strates culturelle, sociopolitique et psychologique grâce à l’expérience d’une situation qui demeure inhabituelle malgré une interconnexion généralisée. La pratique du risque, l’improvisation et l’inventivité comptent parmi les principales qualités communes à ces artistes.

Les raisons d’une telle approche de la création peuvent être trouvées dans le désir de s’affranchir de stéréotypes tombés en désuétude et de schémas de référence stagnants qui cloîtrent notre être dans le monde maintenant, ainsi que d’évacuer les éléments parasites qui minent la clarté de notre conscience dans l’expérience du présent. Les caractéristiques dominantes que l’on peut observer dans la pratique des artistes participant à radical : vaguely comprennent le choix récurrent de la négociation plutôt que de la spéculation dans les aspects communicatifs et les fins du processus de création, ainsi qu’une dévotion envers la profondeur plutôt qu’à la superficialité dans une situation d’entre-deux qui découle d’une réalité rapidement changeante, variée, en perpétuelle transition. En ce sens, le travail de création de ces artistes manifeste un engagement à éradiquer la fausseté pour voir à nouveau, pour ouvrir de nouvelles perspectives et atteindre un sentiment de complétude et de véracité.

radical : vaguely jette un éclairage ironique sur les voix défaitistes qui proclament que l’art a échoué comme force révolutionnaire, que l’usage de nouvelles technologies en art a échoué à changer radicalement la société et le cours des événements. La prémisse même que l’art peut immédiatement instituer une révolution, ou n’importe quel type de changement radical, est erronée parce que l’art cessera alors d’être lui-même [3]. L’art est en fait un laboratoire où l’on peut créer un sens renouvelé de l’existence en libérant un contenu vital et en donnant forme à de nouvelles entités vitales. Ce renouvellement constitue le terrain nécessaire à un changement fondamental dans un processus qui commence par un saut dans l’inconnu et se termine en un façonnement continu, une perpétuelle réforme au cœur de l’œuvre. Dans ce laboratoire, à travers un processus d’éclaircissement et de dévoilement, prend place un réveil de l’authenticité d’être, qui est une révolution — une révolution telle une constante tournant autour d’un axe, tournant le long de la tendre spirale de la création, une évolution continue, récurrente [4] — une révolution avant tout du moi. Si ce processus peut s’étendre en de multiples manières qui demeurent invisibles, il se répercute néanmoins sur les innombrables plans et facettes de l’existence.

À ces égards, le fil conducteur entre les recherches individuelles de création dans radical : vaguely est une conscience de réseau enracinée dans la personne, dans une lucidité-rhizome quant au moment présent et au rôle de l’individu en tant qu’agent créateur en train de tisser la tapisserie du ici et maintenant. Œuvrant dans les différents contextes culturels dont ils sont issus, ces artistes démontrent par leurs travaux un profond engagement vis-à-vis des préoccupations du présent et de la compréhension des véritables significations des nouveaux éléments qui interviennent dans la réalité d’aujourd’hui ; ils composent avec et à travers eux Le principe unificateur des œuvres des participants est l’interrogation du critère même par lequel la réalité contemporaine est perçue et évaluée. Quelles sont les significations et les dimensions du radicalisme, des révolutions virtuelles, de l’interactivité et l’interconnexion à l’âge du réseau électronique ? Quelle est la physionomie de l’information maintenant ?

Dans la réalité d’aujourd’hui — gouvernée comme elle l’est par la vitesse et la dissémination instantanée d’informations et un environnement en proie à changement constant, explosif — être, c’est-à-dire vivre, réfléchir et créer, est avant tout radical et révolutionnaire. Depuis la chute du mur de Berlin et l’occurrence simultanée du phénomène I-Bomb, comme Tom Sherman [5] nomme l’avènement des nouvelles technologies dans notre civilisation, « révolution » et « radical » pourraient être devenus des mots inséparables [6]. Leur récurrence dans la culture contemporaine est manifestement outrée, à tel point qu’ils en deviennent obscurs et presque vides de sens. Le terme radical incontestablement implique un changement fondamental, depuis la racine, et révolution, un remplacement radical d’un ordre par un autre. Ceci étant, devons-nous alors désigner comme « révolutionnaires » des entreprises aussi futiles que celles d’instaurer un capitalisme illimité ou un communisme amélioré ?

La révolution est un changement radical et le changement est un phénomène perturbateur, divisant un tout en parties pour produire une schize, un intervalle entre avant et après, un déchirement à la fois d’ici et de là, scindant le continuum spatiotemporel, créant des vides dans les sphères de la culture. D’une part, le changement sert à mettre au jour des polarités latentes ; de l’autre, il engendre de nouvelles polarités. Par exemple, nous assistons couramment à la coexistence de l’atomisation et de la globalisation de la société, souvent propagée comme une réinvention de la destinée humaine comparable à la religion et même au communisme. Nous ne pouvons ignorer la venue de la globalisation, de pair avec des processus tels que le réchauffement de la planète. Conséquemment, lorsque nous parlons de changement radical et de révolution dans le contexte présent (leçons de l’histoire à l’esprit), nous sommes confrontés à la responsabilité de comprendre ce que « radical » signifie et, sans relâche, de donner vie à ses significations. Dans L’Homme révolté, une réflexion critique sur l’idée de révolution à travers l’histoire de l’humanité, Albert Camus affirme que la révolution est uniquement possible par l’entremise et à l’intérieur de la création, et que la création est un processus d’efforts soutenus et d’évolution.

Les artistes participant à radical : vaguely produisent un art qui s’efforce d’établir des relations significatives entre ici et là, avant et après, soi et l’autre, entre l’individu ou la communauté et le monde [7]. Travaillant dans une société qui se dirige vers la globalisation et l’immersion dans la technologie de l’information, l’intelligence artificielle et l’ingénierie génétique, ces artistes ont entrepris de supprimer les barrières, de lever le voile sur ce qui est artificiel, faux et imitatif — et par conséquent superflu — de façon à éclairer la réalité contemporaine dans ses multiples dimensions et faire ressortir le potentiel créatif autant que de comprendre le contenu vital des processus et des phénomènes qui prennent place maintenant.

Les tendances au nihilisme et au cynisme dans la culture contemporaine, qui toutes deux se manifestent par la cogitation et l’activité, s’incrustent rapidement dans les vides créés par les vagues de changements, perpétuant le superficiel et l’évasif en une chimérique glissade à la surface des choses, en un changement d’attention maniaque d’un écran à un autre ou d’une page Web à une autre (autrement dit, le virtuel cesse d’être virtuel et le réseau se mue en une toile d’incohérence).

Par leur artificialité, les simulacres de chemins qu’emprunte la parade du radicalisme mènent au flou du pixel-jetable qui se manifeste comme une perte d’authenticité, engendrant des modes de non-participation et, en conséquence, de résistance au changement radical qui est un état de crise en soi, une occasion pour un renouvellement fondamental. En pareille situation, la fonction de la création artistique consisterait à s’attaquer à la surabondance, agissant comme antidote à la fabrication du manque et de l’inachevé. La création alors établit des rapports entre des choses disparates, elle relie et unifie pour ouvrir de nouvelles perspectives sur la réalité.

À l’intérieur des paramètres esquissés ci-dessus, le projet radical : vaguely est une rétrospective et une réflexion critique sur les rêves et les idéaux qui, devenus illusoires, se sont consumés dans le processus révolutionnaire lui-même, sur le manque de profondeur et de participation, ainsi que sur la dissipation de l’intention créative dans le processus de transition et de transformation [8]. Un point de vue ironique sur la futilité de radicalement détruire les anciens (plus précisément, les précédents) systèmes et idéologies pour en ériger de nouveaux, apparemment meilleurs, à la place. Parce qu’un individu ou un groupe, ni même un système ou une époque particulière ne peuvent à eux seuls détenir la vérité. Cependant, tous nous contenons ses parcelles et potentiellement pouvons atteindre son essence dans le processus de création.

radical : vaguely réunit des artistes qui travaillent dans un environnement fluctuant, instable et qui composent avec ses éléments. Le projet explore la volonté de créer comme étant radicale en soi, possédant le pouvoir de vaincre le bruit ambiant tandis qu’elle plonge dans les profondeurs de l’être. Le processus créatif est révélateur par ses liens avec l’authenticité de l’être. L’excès et l’insuffisance, le surplus et le vide engendrés par le changement et par la différence peuvent seulement être contenus et intégrés par le langage poétique. D’un côté, radical : vaguely traite de la relativité des vérités auxquelles nous nous raccrochons ; de l’autre, le projet porte sur la clarté d’intention dans le processus créatif et l’empressement à saisir les fils d’une existence discontinue, à tisser l’inconnu et l’imprévisible, qui constituent l’étoffe de l’être, à même le présent.

Le moment présent s’imprime dans le continuum espace-temps (l’instant croisant l’infini et l’éternité) en une succession de notations rythmiques. Dans le mouvement de l’existence (et ici, radical : vaguely se rapporte aux moments lumineux où l’expérience de la vérité se fond dans le flux de l’existence), la vérité ne saurait être une destination finale, une stase, mais est plutôt un voyage ininterrompu, au cours duquel, à des moments précis, nous parvenons à ses révélations. radical : vaguely se veut une réflexion sur la création qui prend naissance dans l’esprit qui rêve, recherche, voyage, vagabonde selon une rythmique ponctuée de choix, de décisions précises. C’est le jeu réciproque entre contemplation et vigilance, réflexion et participation, observation et action.

Rossitza Daskalova, novembre 2002

Traduction de Gilles Lessard
Texte original (en anglais)

radical : vaguely, échange Canada-Bulgarie


Rossitza Daskalova, radical : vaguely, Expression, Centre d’exposition de Saint-Hyacinthe et Plein sud, centre d’exposition en art actuel à Longueuil, co-éditeurs, 2003, 16 p. ISBN 2-922326-38-1.


[1Rainer Maria Rilke, Poème de 1924, trad. Claude Vigée, in Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, Presses universitaires de France, coll. Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1967, p. 182.

[2Dans le territoire de la création artistique et de son algorithme, le nord devient le sud, l’est devient l’ouest et vice versa ; les directions du monde deviennent interchangeables en un polyphonique « Je suis toi et tu es moi, ils sont nous et nous sommes eux… ». Là où l’étrange est familier, le global est local, l’intime est politique, l’art est science et vice versa… en une interaction d’éléments, un mouvement interne tourbillonnant vers une source dans laquelle l’unité corps/esprit et nature/culture vit en harmonie avec l’univers. C’est un jeu d’une nature spéciale, une interaction d’éléments, non pas fixes et statiques, mais qui rendus fluides renversent les hiérarchies établies, interconnectent, trouvent les liens essentiels entre les phénomènes et entre les processus naturels et ceux d’ordre symbolique. Apparemment éloignées et hétérogènes, ces composantes entrent dans différentes configurations et se résolvent en conflits dynamiques.

[iradical : vaguely repose sur des idées d’herméneutique progressistes et la dynamique émergence de la vérité dans l’œuvre d’art telle que Martin Heidegger la définit (« L’Origine de l’œuvre d’art », dans Chemins qui ne mènent nulle part, trad. Wolfgang Bromeier, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1986, p. 70) : « La vérité veut être érigée dans l’œuvre, en tant que combat entre monde et terre. Le combat ne demande pas à être produit dans un étant produit expressément à cet effet ; il ne demande pas non plus à y être simplement remisé ; mais il veut précisément être institué, inauguré, ouvert à partir de cet étant […] Dans le combat est conquise l’unité du monde et de la terre, de haute lutte. Lorsque s’ouvre un monde, il y a, pour une humanité historiale, de ce que disent victoire et déroute, heur et malheur, indépendance et servitude. Le monde naissant fait apparaître précisément ce qui n’est pas encore décidé et ce qui est encore dépourvu de mesure. Il ouvre ainsi la nécessité en retrait d’une mesure en tout ce qu’elle a de décisif. » Par conséquent, le thème radical : vaguely exprime l’idée de Heidegger de « combat du monde et de la terre » comme les contradictions dynamiques à travers lesquelles l’authenticité peut être révélée herméneutiquement. D’où s’ensuit que radical désigne « la nécessité d’une mesure en tout ce qu’elle a de décisif » (« la nécessité en retrait », comme Heidegger l’indique, est la naissance du radical, qui se produit d’une manière vague, à partir de ce qui reste secret), tandis que vaguely désigne « ce qui n’est pas encore décidé et ce qui est encore dépourvu de mesure. » Posée en termes nietzschéens, l’idée derrière radical : vaguely peut être interprétée comme l’intersection des principes apolloniens et dionysiaques (Friedrich Nietzsche, La Naissance de la tragédie, trad. P. Lacou-Labarthe, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1992). De plus, dans le cadre de la pensée socratique, radical : vaguely participe des rapports dynamiques entre l’injonction « Connais-toi toi-même » et l’affirmation « Je sais que je ne sais pas ». La comparaison socratique souvent citée de la philosophie à la pharmakon (qu’elle soit poison, potion ou remède) est en outre suggérée dans le thème, où radical se rapporte aux choix et aux affirmations et vaguely à l’ambivalence et à la fluctuation intrinsèques des idées.

[3L’expression « l’art cessera d’être lui-même » est analogue à la définition de Heidegger de la vérité dans l’œuvre d’art : « […] une perpétuelle réserve court à travers l’éclaircie sous la double forme du refus et de la dissimulation. […] L’essence de la vérité, c’est-à-dire de l’être à découvert, est régie par un suspend. Ce suspend n’est pas un manque ou un défaut, comme si la vérité était tenue de n’être qu’une vaine éclosion s’étant défaite de toute réserve. Si elle pouvait cela, elle ne serait plus elle-même. » (Heidegger, op. cit. p. 59) À ces égards, radical : vaguely fait référence à la vérité (un phénomène fondamental, à la racine même des choses) qui survient — vaguement — à travers un jeu de masques et de voiles toujours changeants et, comme Heidegger le formule, en tant qu’« être à découvert », mais « régie par un suspend ».

[4Cette mention de l’évolution (en tant que révolution) doit être comprise dans le contexte de la nouvelle révolution de l’ingénierie biotechnologique et génétique qui suit l’explosion des technologies de l’information. Par association, à un niveau d’interprétation complètement différent, la tendre spirale de la création se rapporte aux pratiques de l’école philosophique de tradition soufie, laquelle était et est toujours un mouvement réformiste, une sous-culture à l’intérieur de la tradition islamique. La danse « exotique » et « mystique » des derviches tourneurs est en fait une pratique de prise de contact avec la vérité ou de dé-couverte de la vérité en effectuant des révolutions, en tournoyant sur soi-même, bras ouverts, voyageant en un mouvement spiralé dans les profondeurs de l’être et cheminant du même coup le long de la spirale cosmique. Le mouvement de tourbillonner sur place en allant toujours plus vite et dans toutes les directions à la fois, chacun l’exécute individuellement tout en évoluant dans un groupe. La principale raison de danser ainsi est de se libérer de tout ce qui est faux et artificiel, de se mettre en contact avec son être le plus profond et avec l’existence au monde. C’est une façon de faire converger différentes dimensions, différents plans de l’existence. En approfondissant les origines mytho-poétiques et ritualistes de l’art et de la pensée philosophique, pareil voyage s’apparente, dans la tradition gréco-romaine, aux voyages d’Hermès (de qui l’herméneutique tire son nom) entre les enfers, la terre et l’éther, transportant des messages entre les différents plans de l’être. Ce qui est intéressant dans ce proto-modèle de la communication contemporaine, c’est que, comme Albert Camus le souligne dans son livre L’Homme révolté, pour les anciens Grecs, les humains ne différaient pas de leurs dieux par essence, il en étaient simplement éloignés par degrés. Toujours dans cette veine d’interprétation, radical : vaguely porte sur l’articulation de la vérité — une allusion à l’épée de Damoclès — et la surveillance du processus en lui-même, ainsi que sur la vigilance dans le dialogue des contraires.

[5Tom Sherman, Before and After the I-Bomb. An Artist in the Information Environment, Banff, Banff Centre Press, 2002, 384 p.

[6Entre autres phénomènes, le terme I-Bomb fait référence à l’énergie atomique (la fission de l’atome), aux processus sociaux d’atomisation à l’ère de l’information et à ses effets psychologiques sur l’individu — une division du moi.

[7« Dans le temps et l’espace, toutes les distances se rétractent. Là où l’homme n’arrivait jadis qu’après des semaines et des mois de voyage, il va par air en une nuit. Ce dont l’homme autrefois n’était informé qu’après des années, ou dont il n’entendait jamais parler, il l’apprend aujourd’hui en un instant, heure par heure, par la radio. […] Le film nous met sous les yeux les centres lointains des civilisations les plus anciennes, comme s’ils se trouvaient aujourd’hui dans le mouvement même de nos rues. […] Quelle est cette chose qui nous met hors de nous (et terrifie) ? […] (le fait) que, malgré toutes les victoires sur la distance, la proximité de ce qui est demeure absente. » (Martin Heidegger, « La Chose », dans Essais et Conférences, trad. André Préau, Paris, Gallimard, 1958, coll. Tel, p. 194-196). En ce sens, l’idée de radical : vaguely se rapporte à un état de rupture, aux contradictions, à l’absence du plus près et à l’acte de création en tant qu’instrument pour établir des liens entre les choses. Un propos qui concerne l’urgence d’une intervention critique de la conscience (l’acte de création comme un instrument radical dans le processus de métamorphose) dans ce flou non identifié, spectral qui perturbe et terrifie, et envahit notre existence.

[8« La critique s’intéresse au contenu de vérité d’une œuvre d’art, le commentaire à son sujet. […] Si l’on conçoit l’œuvre en devenir comme un bûcher funéraire, son commentateur peut être assimilé à un chimiste, son critique à un alchimiste. Tandis que le premier se contente du bois et des cendres comme seuls objets de son analyse, le second se concentre sur l’énigme de la flamme elle-même : l’énigme d’être en vie. Une peinture de Klee intitulée "Angelus Novus" montre un ange regardant comme s’il s’apprêtait à s’éloigner de quelque chose qu’il contemple fixement. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte, ses ailes sont déployées. C’est ainsi que l’on dépeint l’ange de l’histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous percevons une chaîne d’événements, il voit une catastrophe unique qui continue d’entasser des débris par monceaux entiers […] une tempête souffle depuis le paradis ; le vent se prend dans ses ailes avec une telle violence que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête irrésistiblement le propulse vers le futur auquel il tourne le dos, tandis que la pile de débris devant lui est soufflée vers le ciel. Cette tempête se nomme progrès. » (Walter Benjamin, Illuminations : Essays and Reflections, Hannah Arendt, dir., trad. Harry Zohn, New York, Schocken Books, 1968, p. 4-5) (C’est nous qui traduisons)

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